La responsabilité politique des scandales incombe aux hautes sphères du pouvoir


 L’ex Chef du gouvernement, M. Ahmed Benbitour, donne, dans cet entretien accordé à El Khabar, une analyse sur le fléau de la corruption qui gangrène les institutions de l’Etat et les raisons de la prise en charge des enquêtes par le Département de la sécurité et du renseignement (DRS).

Quelle est votre analyse sur les scandales qui ont secoué des secteurs stratégiques dans le pays ?

Ces scandales ne sont que les conséquences du mode de gouvernance, érigé au début de la dernière décennie. En mars 2001, j’ai mis en garde contre les risques de la mauvaise gestion des moyens de l’Etat. Cependant, il y a trois facteurs qui peuvent expliquer ces scandales : premièrement, c’est l’affaiblissement des entreprises et le manque de rigueur dans la lutte contre les corrupteurs, c’est-à-dire les personnes se chargeront de la prise des décisions, à la place des institutions compétentes. Deuxièmement c’est l’absence d’un processus dans lequel les décisions peuvent être prises et qui doit être appuyé par des analyses de haut niveau, faites par des compétences nationales. Troisièmement, la rente ouvre l’appétit des corrupteurs de l’Etat. Puisque l’abondance de ressources financières aiguise le désir de dépenser. Tous ces facteurs justifient le caractère urgent des décisions incohérentes et inefficaces et le manque de la coordination. En outre, la centralisation d’attribution des budgets à un seul niveau pourrait conduire à des investissements risqués et intenses. Dans ces circonstances, l’appui politique se base sur le clientélisme et les liens familiaux et économiques et le régionalisme. Ces conditions réunies alimentent la corruption et la dilapidation des deniers publics et les richesses nationales, la fuite des cerveaux et la mauvaise exploitation des hydrocarbures. 

Nombre d’observateurs croient que les scandales éclatés constituent un indicateur de l’existence d’un conflit au sein du pouvoir. Qu’en pensez-vous, sachant que vous étiez au sein du pouvoir ?

D’abord, je dois souligner que j’ai quitté le poste du chef du gouvernement, il y a 10 ans. Je me suis retiré de mon propre gré, car j’ai prévu ces dérives. Hélas, mes prévisions ont été « malvenues » par les responsables de l’Etat. Et pour vous répondre, je pense qu’il s’agit du manque de la cohésion dans le système en place, c’est-à-dire le partage du pouvoir, ce qui pourrait être interprété comme une réponse d’une partie du pouvoir aux rumeurs de la généralisation de la corruption, durant la dernière décennie. Ce phénomène a commencé par des pots-de-vin, au niveau des bureaucrates et des petits fonctionnaires et puis, il s’est transformé en grands scandales financiers apparus dans la passation de marchés concernant les infrastructures, l’acquisition du matériel et les crédits bancaires. Dans cet environnement pourri, les responsables et « les arrivistes » se sont retrouvés impliqués malgré eux. Ils tentent d’échanger les fortunes qu’ils ont faites au sein du pouvoir, ce qui crée un monopole d’Etat. Donc il est normal que certaines forces au sein du pouvoir aient une réaction, malheureusement cette réaction est venue en retard.

En tant que grand expert en économie, quelles sont les conséquences de ces scandales sur l’image de l’Algérie ?

L’image de l’Algérie est déjà ternie, bien avant l’éclatement des derniers scandales qui viennent confirmer la réputation de notre pays auprès de ses partenaires étrangers. L’Algérie vient en 111e position en matière de corruption et elle est classée 125e, selon les indicateurs du climat des affaires. Nous figurons sur la liste des 15 pays dont leurs ressortissants son maltraités à l’étranger.

En ce qui concerne le scandale de Sonatrach, quel est le rôle du Conseil supérieur de l’énergie, d’après vous ?

En vérité, il n’a aucun rôle dans la lutte contre la corruption. Sa mission se résume à l’assistance, à l’élaboration des stratégies énergétiques et celles relatives à l’exploitation des énergies renouvelables. Mais il a aussi fait l’objet d’un affaiblissement, à l’instar des autres entreprises. Si ce conseil a travaillé avec toutes ses compétences, il aurait joué son rôle de prévention contre la dilapidation des derniers publics. On doit se rendre compte que toutes les ressources énergétiques exportées contribuent à l’appauvrissement de la nation et profitent aux pays importateurs. Sur un autre plan, nous faisons face à une baisse considérable des exportations de gaz et de pétrole vers les Etats-Unis, parce qu’ils ont tendance à utiliser les énergies renouvelables. Plus de 54% des revenus des hydrocarbures, en 2007, ont contribué à l’augmentation du volume des devises placés dans des banques étrangères. Ces montants faramineux ont contribué aussi à l’étendue de la corruption.

Quel est le devenir des investissements dans le secteur énergétique ?

La réponse à cette question doit être donnée par le Conseil supérieur de l’énergie, s’il est toujours fonctionnel. Encore une fois, il semble que ce sont les personnes qui décident au lieu des institutions.

Sans doute, la responsabilité incombe à ceux qui sont impliqués dans des pratiques illégales, mais à qui incombe la responsabilité politique ?

La réponse est simple ; la responsabilité incombe aux individus qui ont prouvé leur incompétence au sein des hautes sphères de l’Etat.

Selon vous, pourquoi le DRS a été chargé des affaires de corruption ?

C’est la conséquence de la politique de l’affaiblissement des institutions. Dans un régime de bonne gouvernance, ces affaires sont confiées aux instances de contrôle et d’audit. En fait, il existe des institutions compétentes, à l’exemple de l’IGF et la cour des comptes. Mais tous ça relève d’une politique visant l’affaiblissement des institutions de l’Etat. C’est comme si les services de renseignements n’ont pas d’autres missions pour leur confier lesdites affaires. Je voudrais bien conclure cette interview par appel à tous ceux qui ont l’intention de sauver le pays. J’ai mis en garde contre les dérives qui affaiblissent l’Etat, et je mettrais toujours en garde contre les dérives qui peuvent conduire à l’effondrement du pays actuellement…Essayons de travailler ensemble pour le changement du système de gouvernance…C’est le seul moyen pour sauver le pays d’une catastrophe avérée

elkhabar



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