Djamila Bouhired la révolte l’espoir..
Djamila Bouhired la révolte l’espoir..Dans les révolutions, il y a deux sortes de gens : ceux qui les font et
ceux qui en profitent
la meute est lâchée ! Une campagne de calomnies d’une rare violence vient d’être
lancée contre Djamila Bouhired. Là où un communiqué officiel aurait suffi pour rectifier,
loyalement et dans la transparence, d’éventuelles contrevérités contenues dans sa lettre au
Président, c’est un tract clandestin émanant de cagoulards tapis sous les lambris de la République
qui distille son intox à travers des journaux- serpillières, pour battre le rappel des
clientèles.
Selon la feuille de route qui n’a pas fait dans le détail, la résistante historique, réduite au statut
de courtisane éconduite, serait tombée dans la trahison par dépit pour servir les intérêts des
services français, des moukhabarate égyptiennes et du makhzen marocain ! Pour mériter
un tel palmarès d’indignité, Djamila Bouhired s’est rendue coupable d’un impardonnable crime
de lèse-majesté. Après avoir décliné les offres somptuaires du Palais pour jouer les faire-
valoir d’un régime décrié, elle a ouvert la boîte de Pandore en s’adressant, avec le ton que
la gloire lui autorise, à un président susceptible, plus sensible aux allégeances claniques
qu’aux interpellations citoyennes.
Alors qu’ils auraient dû prendre sa défense, ses faux frères, reconvertis depuis longtemps dans
un affairisme débridé, la traînent dans la boue, et tentent de rabaisser l’icône de l’Algérie combattante
au rang peu glorieux d’escort-girl, dont le seul mérite se résumerait à un joli minois
qui servait à tromper la vigilance ennemie ! Vulgaire misogynie ! Pitoyable ingratitude
! Tragique reniement de ceux qui furent peut-être des héros, mais qui ont, depuis
longtemps, troqué les couffins de la dignité et les bombes de l’honneur, contre le patriotisme
visqueux du container et de la mangeoire.
Emanant de péripatéticiennes déguisées en professeurs de vertu, le flot de vomissures déversées
contre Djamila Bouhired révèle jusqu’à la caricature le sort de cette Algérie humiliée,
qui tangue entre Titanic et la Grande Vadrouille.
Les charges populistes poussent le ridicule jusqu’à s’offusquer de ses «notes impayées
chez le boucher», en invoquant le sort déplorable d’une majorité d’Algériens qui n’arrivent
pas à boucler les fins de mois.
Comme si la responsabilité en incombait à Djamila Bouhired. Et pendant qu’on y est,
pourquoi ne pas l’expulser de l’appartement aux vitres cassées colmatées avec du plastique
qu’elle occupe seule, pour rendre justice aux maudits de Diar Chems, de Bachedjerrah et
d’ailleurs qui s’entassent dans des clapiers pour y dormir à tour de rôle ?
Cette salve bien orchestrée vise à occulter une réalité plus triviale. Sans doute plus héroïque
que le maniement de la mitraillette et du TNT, le cri de détresse de Djamila Bouhired a révélé,
par contraste, la déchéance des héros virtuels des temps de guerre, qui se sont encanaillés à
l’indépendance dans le baise-main et la soumission pour ne pas avoir à parler la bouche
pleine. «J’ai vu des hommes résister aux tortures les plus impitoyables, mais plier devantdéplorait Kateb Yacine. De rares exceptions confirment toutefois l’insoutenable
l’argent !»,
constat. Si l’héroïne de la Bataille d’Alger avait voulu monnayer la gloire de son combat contre
la frivolité des privilèges, elle aurait eu cette vie de châtelaine pour laquelle tous les présidents
de l’Algérie indépendante, de Ben Bella à Bouteflika, lui avaient déroulé le tapis rouge.
N’a-t-on pas vu, lors des cérémonies d’un 1er Novembre confisqué, l’actuel locataire du palais
d’El Mouradia, tout sourire, tenant l’icône par la main pour l’exhiber à la télévision comme
un trophée ? Au-delà des coups fourrés et des mises en scène, il reste l’essentiel.
Dans un geste bien rare qui redonne aux valeurs perverties du patriotisme révolutionnaire
leur véritable sens, Djamila Bouhired joue la transparence intégrale. Méprisant la polémique
de caniveau qu’on tente de lui imposer, elle se contente, malgré cette pudeur des honnêtes
gens qui n’ont pas de cadavres dans les placards, d’étaler sur la place publique la totalité
de son patrimoine : l’appartement qui abrite sa solitude, un magasin fermé depuis longtemps
en raison d’un litige judiciaire, un véhicule de tourisme et une pension mensuelle de moudjahida
de 50 000 DA. Et c’est tout ! Aux roquets de la nomenklatura, dressés pour
lui mordre les mollets et lui cracher au visage, et à leurs commanditaires de l’ombre de prouver
le contraire. En révélant les adresses de ces châteaux des Mille et une Nuits qu’une rumeur
insidieuse, sortie des salons algérois où s’élaborent les conspirations, lui prête en Algérie et
ailleurs. Comparé aux fortunes indécentes et au train de vie qui défient le droit et la morale
de ses détracteurs déguisés en dragons de vertu, le patrimoine de Djamila Bouhired est bien
dérisoire.
UNE FAMILLE DE RÉVOLUTIONNAIRES
Pourtant, elle est issue d’une famille aisée qui avait sacrifié ses enfants et ses biens au service
de la patrie. C’est l’une des maisons de la famille Bouhired, à La Casbah, qui servait de refuge
aux chefs de la Révolution. Le sous-sol abritait le laboratoire où Taleb Abderrahmane fabriquait
les bombes ; c’est de là que partiront les couffins de la mort pour ressusciter la dignité
des Algériens.
C’est cette même dignité chevillée aux tripes qui pousse aujourd’hui Djamila Bouhired,
même dans l’adversité et la souffrance, à refuser avec ce panache des personnages de légende,
les prises en charge que des émirs du Golfe, des princes d’Arabie et des chefs d’Etat en mal
de légitimité, lui ont offert par compassion ou par calcul, sans exiger la moindre contrepartie.
C’est une constante de l’histoire : il y a les héros qui font les révolutions sans compter les sacrifices
et les faussaires qui s’en réclament pour mieux en profiter et les pervertir ! Le procès en
sorcellerie intenté à Djamila Bouhired, et le bûcher dressé pour la brûler relèvent d’une impardonnable
profanation qui interpelle la conscience de chaque patriote, de chaque citoyen.
En s’attaquant à l’un des rares symboles de l’Algérie combattante encore vivants, ces
procédés de basse police révèlent le degré de décomposition d’un système qui a pris en
otages la patrie, son histoire, ses martyrs et son drapeau, n’hésitant pas à les sacrifier à la fureur
d’un pays étranger pour des intérêts dont il reste à percer le secret. Mais à quelque chose malheur
est bon. Les autorités qui ont manifesté un inhabituel souci de transparence et d’équité
dans ce qu’il faut désormais appeler «la deuxième affaire Bouhired» ne manqueront pas de répondre
aux attentes des Algériens sur la destination des deniers publics. En révélant
notamment les critères qui président à l’octroi des prises en charge pour soins à l’étranger et
en s’expliquant sur les «prêts» bancaires jamais remboursés, les ardoises effacées par dizaines
de milliards et la «vente» au dinar symbolique de somptueux palais de la République au profit
de particuliers bien cotés en cour. Dans cette foire aux petites magouilles et aux
grandes arnaques, il reste une réalité, pathétique. Comme l’Algérie qu’elle n’a pas fini d’incarner,
Djamila Bouhired est malade, très malade. Elle doit être soignée. Pour ceux qui ont
eu le privilège de l’approcher et de partager ses souvenirs et ses rêves, ses angoisses et ses espoirs,
elle reste, malgré la douleur et l’ingratitude, un concentré de cette ferveur révolutionnaire
qui a déserté nos contrées depuis bien longtemps. Sans haine ni esprit de vengeance.
Dans son propos sorti des entrailles d’une Révolution trahie, les valeurs patriotiques perverties
par un nationalisme sonore, agressif et rentier sont réhabilitées dans leur véritable
signification. Ecouter Djamila Bouhired raconter avec humilité sa curiosité juvénile posant
des questions en rafales sur l’avenir du pays à Abane et Ben M’hidi toujours à l’écoute,
ou son attente sereine dans les couloirs de la mort, du rendez-vous fatal avec la guillotine,
ou encore la voir pleurer à chaudes larmes ses «frères et soeurs» de combat comme s’ils
avaient été exécutés la veille est une inestimable rencontre avec l’héroïsme, avec la dignité,
avec l’histoire.
Mais aussi avec l’avenir. En un mot, avec l’Algérie. Au-delà de son état de santé déclinant,
son appel de détresse a explosé comme le cri d’outre-tombe de Hassiba Ben Bouali, Abane
Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Ahmed Zabana et de tant d’autres héros trahis dans leur rêve
d’une Algérie plurielle et juste, enfin réconciliée dans le respect de tous ses enfants. Il a eu
l’effet d’un électrochoc sur un peuple humilié qui, malgré tout, n’a pas perdu l’espoir de renouer
avec la grandeur et de retrouver enfin la liberté. En attendant, la colère gronde dans le
pays profond. Les gestes de solidarité et de compassion qui parviennent d’un peu partout à
Djamila Bouhired sont porteurs d’un même message de colère et de révolte : redéployez,
disent-ils, l’étendard de nos libertés séquestrées et de notre dignité bafouée, des millions
de sans-culottes et de damnés de la terre sont prêts à vous emboîter le pas
elwatan


